… parce qu’il faut plutôt prendre le verbe ‘servir’ de manière transitive et se demander ‘qui elle sert' ». C’est par cette conclusion que Michel Lussault, professeur de géographie à l’Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines (ENS-LSH) de Lyon[1], débutait le 4 février 2010 une conférence de plus d’une heure intitulée « A quoi sert la géographie », laquelle clôturait une journée d’études insérée dans un long cycle de réflexion autour de la problématique « A quoi servent les sciences humaines », organisé par la revue Tracés[2] au sein de l’établissement lyonnais[3].

L’intervention du géographe, auteur avec Jacques Lévy du célèbre Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés[4] ou encore de L’homme spatial : La construction sociale de l’espace humain[5] s’est attachée à souligner et expliquer l’intérêt de la géographie, discipline permettant selon lui de rendre le monde intelligible, de réfléchir (à la fois penser et renvoyer) une certaine image du monde, le « point aveugle » des sociétés dans le sens où leur dimension spatiale est aussi bien évidente (beaucoup d’individus estimeraient que l’espace n’est pas un problème) que complexe et ce, à toutes les échelles.

Michel Lussault explique que la géographie est actuellement traversée par deux « tendances » aux méthodes, aux projets et aux réflexions différentes même si une convergence certaine peut parfois être notée. La première s’intéresse à la manière dont les sociétés s’organisent spatialement, c’est-à-dire l’agencement de « réalités » (individus, bâtiments, virus comme le H1N1) dans des positions relatives avec le jeu des distances. Évoquant Claude Raffestin qui considérait l’espace géographique comme un « arrangement »[6], le conférencier pense que l’espace a tendance à s’auto-organiser et que, de fait, le géographe doit surtout entreprendre de décrire comment les différentes réalités s’imbriquent. Le seconde tendance est celle de la « spatialité », axée sur les « opérateurs » (les acteurs) qui sont des entités (un individu, un animal, une communauté, etc.) opérant des actes spatiaux. Ici, l’intérêt est porté sur la façon dont ces « opérateurs » utilisent la ressource spatiale en fonction du contexte, de leur expérience. D’ailleurs, pour M. Lussault, toute action humaine, tout geste, implique une réflexion géographique dans la mesure où sont alors pris en compte, consciemment ou non, l’espace, la distance, les échelles, les emplacements, les frontières et limites.

Michel Lussault conclut sa démonstration en précisant que la géographie sert les « spatialités des opérateurs » et permet de construire les modes d’action et les sociétés dans lesquelles nous vivons. Elle constitue un ensemble de savoirs et de compétences utile aux acteurs sociaux pour construire « l’arrangement des réalités », de le maîtriser et de le réguler.

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Notes :

[1] Michel Lussault tient un blog nommé « Le pari de l’université » dans lequel il publie des articles relatifs au système universitaire français et à l’enseignement supérieur.

[2] La revue Tracés est un périodique de recherche en sciences humaines et en sciences sociales fondé en 2002 et encadré par l’ENS de Lyon (voir le site internet consacré). Deux numéros thématiques sont publiés chaque année ainsi que des hors-série parmi lesquels figure « A quoi servent les sciences humaines (II) », édité en novembre 2010 et qui reprend en fait les contributions de deux journées du cycle de conférences (« Sciences sociales et monde de l’entreprise » et « A quoi sert la géographie? ») [lien CAIRN].

[3] Le cycle de conférences doit s’étaler de janvier 2009 à février 2012 et est structuré autour de huit axes : « Sciences sociales, mémoire, politique et justice » (janvier 2009) ; « Sciences humaines, réformes sociales et politiques publiques » (mai 2009) ; « Sciences humaines et entreprises » (octobre 2009) ; « Sciences humaines et création artistique » (2010) ; « Des usages publics de la géographie » (2010) ; « Economie et politique » (2011) ; « Les sciences humaines, leur diffusion, leurs médiations » (2011) ; « Recherche et enseignement des sciences humaines » (2012). Organisé par la revue Tracés, le magazine Sciences humaines, La vie des idées et l’ENS de Lyon, cet événement scientifique possède une page d’information en ligne : http://traces.revues.org/543

[4] Jacques Lévy, Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Belin, 2003 [lien SUDOC]. Michel Lussault précise dans sa conférence que la rédaction de ce dictionnaire a été motivée par la volonté de stabiliser des définitions sans toutefois prétendre à une sorte d’impérialisme.

[5] Michel Lussault, L’homme spatial : La construction sociale de l’espace humain, Paris : Seuil, 2007 [lien SUDOC].

[6] Cf. Claude Raffestin, Pour une géographie du pouvoir, Paris : Librairies techniques, 1980 [lien SUDOC].

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